Le club des lecteurs (avril2017)

Chaque mois, un extrait de texte littéraire (romans, poésie, théâtre, essais), vous sera proposé.

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Ce mois-ci, pour fêter le printemps et les poètes, je vous propose la lecture d’une poésie de Guiot de Provins (né à Provins vers 1150, † après 1208).

Et en bon et honorable trouvère, déclamez votre vague à l’âme en version contemporaine, ou en VO, dans les rues de Provins ! 😉

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Présentation de l’auteur

Guiot de Provins (né à Provins vers 1150, † après 1208) était un trouvère[1], poète lyrique et satirique français. De toutes les chansons composées par Guiot, seules six sont parvenues jusqu’à nous, et peuvent toutes être datées des environs de l’an 1180. Il les composa en langue d’oïl.

Guiot critique dans ses œuvres, les vices des hommes de tous états, depuis les princes jusqu’aux plus petits…

Infatigable voyageur, il traversa, en déclamant ses vers, les principales villes européennes, du Saint-Empire romain germanique à la Grèce. Il connaissait également les villes de Constantinople (ville désormais appelée Istanbul) et de Jérusalem, et a vraisemblablement pris part à la Troisième et même la Quatrième croisade. À la fin de sa vie, Guiot se retira à l’Abbaye de Cluny, où il se fît moine[2].

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[1] Les trouvères sont des poètes et compositeurs de langue d’oïl de l’époque médiévale. Les femmes trouvères, sont appelées trouveresses. Les trouvères composaient des chants qu’ils pouvaient interpréter ou faire jouer. Les trouvères utilisent la langue d’oïl (parlé au nord de la France) au lieu du latin, qui commençait à se perdre dans le domaine de la poésie. Ils ont contribué par là, à la création d’une poésie en langue française. De même que les troubadours, de langue d’oc (parlé au sud de la France). Les trouvères inventent leurs mélodies et les accompagnent de ritournelles instrumentales. Ils écrivent, sur le thème de l’amour courtois (qui décrit la façon de se tenir en présence d’une femme), des pièces chantées, le plus souvent par des chevaliers, liés par le serment de l’hommage à leur femme, mais aussi des exploits chevaleresques. Un musicien qui chante des poésies, s’accompagnant d’une vièle, est appelé un jongleur. Des ménestriers ou ménestrels sont formés dans des écoles spécialisées de ménestrandie.

[2] Il composa dans sa retraite, deux poèmes satiriques touchant la Morale, dont la célèbre « Bible Guiot » (le mot « bible » signifiant à cette époque « satire »), vers 1204. Ce poème, qui se compose de 2700 vers, serait l’un des plus anciens livres où il est parlé de la « boussole » : elle y est désignée sous le nom de « marinette ».

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J’aurai longtemps demeuré

loin de ma douce patrie

et maint tourment enduré

en une terre maudite,

sans pour autant oublier

le doux mal qui me plaît si fort

que je ne cherche pas la santé

tant ma douleur m’est chère.

*
Longtemps j’ai vécu dans la douleur

et mainte larme versé :

le plus beau jour de l’été

me semble neige et gelée

puisqu’il me faut demeurer

dans le pays que j’exècre.

Je n’aurai plus de joie en ma vie,

si elle ne m’est donnée en France.

*
Que Dieu me donne joie et santé !

La plus belle des créatures

me réconforte de sa beauté.

Son amour m’est au cœur entré,

et si je meurs en cette pensée,

je crois que mon âme sera sauvée.

Plût à Dieu que j’eusse remplacé

Celui qui l’a épousée !

*
Douce Dame, ne m’oubliez pas

ne soyez pas cruelle ni dure

envers moi qui vous adore

d’un profond et loyal amour.

Et si ainsi vous me tuez,

hélas ! je payerai trop cher

l’amour dont je suis affligé,

Mais pour l’heure il est entier.

*
Hélas ! que je suis infortuné

si ma prière n’est écoutée

de celle à qui je me suis donné

sans pouvoir m’en délivrer !

Trop longuement je me suis tu

par crainte des médisants

dont aucun ne se lassera

de dire du mal par-derrière.

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Anthologie de la poésie lyrique française des XIIe et XVIIIe siècles, Édition bilingue de Jean Dufournet, Gallimard, 1989, p. 88-91.

En savoir plus sur Guiot de Provins (Wikipédia) et découvrir ses œuvres en ligne (VO).

 

En langue d'oïl (VO):

Molt avrai lonc tans demoré 
Fors de ma douce contree 
Et maint grant enui enduré 
En terre malëuree. 
Por ceu, n'ai je pas oblïé 
Lo douz mal que si m'agree, 
Don ja ne quier avoir santé 
Tant ai la dolor amee. 

Lonc tens ai en dolor esté 
Et mainte larme ploree : 
Li plus bels jors qui est d'esté 
Me semble nois et jalee 
Quant el païs que je plus hé 
M'estuet faire demoree : 
N'avrai mais joie en mon aé 
S'en France ne m'est donee. 

Si me doint Deus joie et santé, 
La plus bele qui soit nee 
Me conforte de sa biauté. 
S'amors m'est el cuer entrée ; 
Et se je muir en cest pansé 
Bien cuit m'erme avoir salvée. 
Car m'ëust or son leu presté 
Deus ! cil qui l'a esposee. 

Douce dame, ne m'oblïez 
Ne soiez cruels ne fiere 
Vers moi, qui plus vos aim k'asez 
De bone amor droituriere. 
Et se vos ensi m'ocïez, 
Las ! trop l'achèterai chiere 
L'amor don si me sui grevez, 
Mais or m'est bone et entiere. 

Hé, las ! con sui desëurez 
Se cele n'ot ma proiiere 
A cui je me sui si donez 
Que ne m'en puis traire arrière. 
Trop longuement me sui celez : 
Ceu font la genz malparliere 
Don ja nus ne sera lassez 
De dire mal par darriere. 

Auteur : Elisabeth

Créatrice et administratrice de ce blog

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