Le club des lecteurs (janvier2017)

Chaque mois, un extrait de texte littéraire (romans, poésie, théâtre, essais), vous sera proposé.

***

Ce mois-ci, vous sont proposés des extraits du monologue de Nova, tirés de la pièce de théâtre « Par les villages », de Peter Handke, 1983.)

J’ai choisi la dernière phrase de ce texte, en exergue de ce blog.

Bonne lecture !

***

« Ce n’est que moi, originaire d’un autre village, pas très différent. Mais, soyez-en persuadés, l’esprit de l’ère nouvelle parle en moi et voici ce qu’il a à vous dire.

Oui le danger existe : c’est grâce à lui que je peux parler comme je vais parler : dans la résistance. Aussi, écoutez mon poème dramatique… Oui, s’incliner devant une fleur, c’est possible. L’oiseau dans les branches, on peut lui adresser la parole et son vol donne du sens. Dans ce monde apprêté de couleurs artificielles retrouvez les couleurs vivifiantes d’une nature…

Nos épaules sont là pour le ciel et le courant entre ciel et terre passe par nous. Allez lentement et ainsi devenez vous-mêmes la forme sans laquelle aucun lointain ne se découpe : sans contours vous n’en êtes pas les maîtres. Et ne croyez pas aux montées raides, elles sont une affaire d’humeur – les sommets les plus hauts on ne peut pas les conquérir, on ne peut qu’y monter en promenade. Entrez dans l’instant du soleil levant qui sera votre mesure : rien que « le soleil et vous », et le soleil vous fait signe de continuer : le soleil aide. La nature c’est la seule chose que je puisse vous promettre – la seule promesse sûre… Elle ne peut être ni refuge ni issue. Mais elle est le modèle et c’est elle qui donne la mesure : seulement, il faut la prendre tous les jours… Renforcez le présent pacifique et montrez la tranquillité des survivants : le moi est tranquille. Et savoir que vous êtes des survivants, ça réchauffe… Secouez votre lit millénaire. Bougez un peu. Les grabataires à vie ce n’est pas vous. Votre art est pour les bien portants, ceux qui sont capables de vivre, ce sont eux les artistes – ils forment le peuple. Négligez les sceptiques loin de l’enfance… Laissez votre regard survoler la campagne – et finie la bêtise méchante. Tous vous avez vécu les grands espaces ? Les grands espaces sont toujours justes – sans maison ni résidence secondaire nulle part… La force a sa demeure dans le visage de l’autre. Et n’ayez que mépris pour les persifleurs : les choses sont encore – soyez reconnaissants. La reconnaissance c’est l’enthousiasme – la gratitude seule donne la vision du vaste monde… Ceux qui aiment, seuls transmettent : aimer une chose – suffit pour tout. L’amour seul permet l’objectivité. Toi seul, bien-aimé, tu es valable. En t’aimant je m’éveille à moi. Et ce sérieux qui vous réussit enfin, ne le gâchez pas par des plaisanteries : il n’y a pas de bonnes plaisanteries. C’est vrai, beaucoup de gens, même dans le plus somptueux appareil, sont incapables d’un regard de fête. Mais si la plupart sont incapables d’être élevés plus haut, vous, vous pouvez aller plus haut. Certes vous êtes peu – mais le peu est-il donc peu ! Détournez vos yeux des durs à cuire, des bipèdes bestiaux. Ils sont peut-être futés, mais vous, vous êtes réels… Vous autres, écoutez le chant des créateurs… Qu’on puisse se reconnaître dans les choses, ça, c’est la chaleur des yeux et le contraire des deux doigts qui s’enfoncent comme des poignards… On ne peut pas toujours se posséder – se perdre fait partie du jeu. Jouez le jeu – mais qu’il ait de l’âme. (Et pourtant : seul marche fièrement celui qui ne porte pas de masque !)… Laissez ricaner les sans illusions : l’illusion est la force de la Vision et la Vision est vraie… Oui, vous, pénétrés-de-forme-et-de-nostalgie que vous êtes, transmettez le monde intact – le rire sardonique à ce propos est inconsistant. (Ce n’est pas le nom juste : c’est le bruit des cadavres d’âmes quand ils crèvent.)… Les preneurs d’âmes apparaissent ailleurs ; et si une mort vous fait peur, alors vous l’avez mal lue. Les morts sont la lumière complémentaire – ils vous transforment… Mais encore mieux, pensez à ceux qui ne sont pas encore nés, recroquevillés dans les ventres – transformez-vous. Concevez l’enfant de la paix ! Oui, élevez les enfants de la paix – sauvez vos héros, ils doivent dire de manière radicale : guerre laisse-nous…

Vous, gens d’ici, c’est vous qui êtes compétents. Vous n’êtes ni inquiétants ni monstrueux, vous êtes insaisissables et inépuisables. Ne vous laissez plus raconter que nous sommes inaptes à la vie, les stériles d’un temps dernier ou tardif. Repoussez avec indignation l’éternel couplet d’être né trop tard. Nous sommes de naissance égale. Ici nous sommes aussi proches de l’origine que jamais et chacun de nous est destiné à conquérir le monde. Le temps de la vie ne doit-il pas être l’épisode du triomphe ? Exister doit être un triomphe ! Peut-être n’y a-t-il plus d’endroits sauvages, mais le temps : toujours sauvage et neuf, demeure. Sans cesse ça redevient sérieux. Le tic-tac de fer-blanc des pendules n’a aucun sens. Le temps c’est cette vibration qui vous aide à traverser ce maudit siècle et c’est aussi la voûte de lumière de la survivance. Seuls les gens sans regard croient que c’est une image. Temps, je t’ai ! Gens d’ici, oubliez la nostalgie des lieux saints et des années saintes. La vaste sainteté du monde est avec vous… Vous êtes et ça, c’est une date. Agissez en conséquence. Et cessez de vous ronger pour savoir s’il y a Dieu ou Non-Dieu : l’un donne le vertige à en mourir et l’autre tue l’imagination et sans imagination aucun matériau ne devient forme : c’est elle le dieu juste. Percevoir et donner consistance à la forme guérit la matière ! Impies et seuls, nous chancelons. Peut-être n’y a-t-il pas de croyances raisonnables, mais il existe la croyance raisonnable à l’effroi divin. Il y a intervention divine, vous la connaissez tous. C’est le moment où le noir de la menace devient une couleur d’amour et où vous pouvez continuer à dire c’est moi… Gens de maintenant, allant à la rencontre les uns des autres, découvrez-vous en tant que dieux – vous qui supportez et maintenez l’espace. Voulez-le, devenez-le, soyez-le – qu’on ne vous prenne pas pour des chiens à la vue desquels l’imagination meurt. Hommes, dieux qui ont fui les dieux : inventez le grand pas, faites le grand saut. Soyez les dieux du grand tournant. Tout le reste ne mène à rien – rien ne mène plus à quelque chose. C’est le service rendu aux amis qui rend la joie possible et l’amitié danse en cercle autour du globe terrestre. La joie est le seul pouvoir légal. Elle construit la tour transparente au beau milieu du paysage – quotidiennement, on peut s’y fier : elle ne demande qu’à être conquise… Gens de maintenant – hommes de la joie : dans toute notre histoire il n’y a aucune consolation qui vaille. Qui évalue ? Les meurtriers d’enfants, au pouvoir, disparaissent impunis dans l’obscurité et les âmes exterminées – les âmes ne sont-elles pas nos enfants ! – ne sont pas vengées. Le repos n’est qu’épisodique : les vivants sont ceux qu’on pourchasse de toute éternité…

Les trouble-fêtes sont partout et même la vie la plus réussie ne supprime pas l’idée du pire d’entre eux : avec la douleur de toutes les douleurs nous nous écartons de la belle eau des temps premiers, qui coule vers les temps premiers et nous attendons avec effroi sans mesure la mort qui dévale l’espace à une vitesse de singe. Non, nous ne pouvons pas ne rien vouloir être ! Marchant sous le soleil de la joie, nous ravalons l’amertume. Chers gens d’ici : dans notre histoire humaine il n’y a aucune consolation… La seule prière efficace c’est la gratitude, vos implorations ne font qu’éveiller les signes du néant… Mais n’êtes-vous pas déjà consolés quand dans l’eau qui coule vous voyez lentement flotter une feuille ? Après le moment aveugle de la douleur, le clin d’œil de l’humour ! Aussi redressez-vous et voyez l’homme en habit sombre et chemise blanche, voyez la femme de l’autre côté du fleuve, sur le balcon au soleil. Contre le Grand-Avaleur faites preuve de notre défi humain : Un homme qui vit, regarde là où quelque chose vit encore. Au baiser le plus furtif, salut et bénédiction. Et maintenant à vos places, chacun a la sienne… Tout en avançant lentement formez la boucle de l’infini. Démonisez l’espace par la répétition. La résolution rend le monde calme. Seul le peuple des créateurs, chacun à sa place, peut devenir enfant et se réjouir comme des enfants… Votre regard ne devient aigu que dans le bouleversement. Le visible c’est la loi et la loi est grande et elle vous redresse.

Le ciel est grand. Le village est grand. La paix éternelle est possible. Écoutez la musique de caravane. Suivez le son qui pénètre tout, englobe tout, rend compte de tout, redressez-vous tout en mesurant et sachant, soyez vers le ciel. Voyez danser les pulsations du soleil et fiez-vous à votre cœur qui bout. Le tremblement de vos paupières c’est le tremblement de la vérité. Laissez s’épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages. »

(Peter Handke, « Par les villages », Le Manteau d’Arlequin, Gallimard, extraits du monologue de fin (rôle de Nova), p. 83-91.)

***

Le petit mot d’Élisabeth : 
J’ai découvert cette pièce de théâtre, il y a fort longtemps. J’en ai connu « le texte », lorsque je prenais des cours de théâtre. J’avais choisi de travailler les deux monologues de Sophie (p. 70-73), que je vous encourage aussi à découvrir, lire et relire. Cette œuvre de Peter Handke est une succession de longs monologues. Il y a très peu de courtes répliques. En ce sens, ce texte peut se lire comme un « roman ». Aussi, lorsque Stanislas Nordey, a choisi de mettre en scène, ce « texte », au théâtre de la Colline, à Paris (après l’avoir présenté au festival d’Avignon dans la Cour du Palais des Papes), en novembre 2013, j’avais été vivement intéressée et avais pris des places pour ne pas manquer ça ! Ce fut pour moi (et pour David également qui m’accompagnait), une leçon de mise en scène et d’interprétation inoubliable ! C’est une pièce de théâtre excessivement difficile à présenter sur une scène. Aussi, c’était véritablement pour moi une leçon de théâtre, car, elle me montrait le chemin parcouru entre le texte (brut) et la mise en scène et ses choix et l’incarnation du texte, par le travail exceptionnel, que présentaient les comédiens. C’était le « supplément d’âme », la « plus-value », la magie de « l’incarnation » (qui est le seul et vrai travail du comédien et du metteur en scène). En sortant, littéralement bouleversés, (durée 3 h 30 avec entracte), nous nous étions dits avec David, « si seulement un tel spectacle pouvait être présenté de par chez nous », en passant par les villages, justement ! 
Nous bénéficions désormais d’un dézonage (carte de transport au même prix pour tous les Franciliens) et la gratuité existe le week-end. Je vous encourage, d’aller voir ce qui se passe à Paris, d’aller au théâtre, par exemple, aussi là-bas ! Car ici, nous n’avons pas toujours la chance que l’on nous présente de tels chefs-d'œuvre. L’échange (avec la Grande Ville qu’est Paris, et qui est à 1 h 00 environ de chez nous par le train), reste, en ce sens, et culturellement, important. Historiquement, de plus, cet « échange » (culturel, économique, etc.) a toujours existé.
(Peter Handke, Par les villages, Le Manteau d’Arlequin, Gallimard, 1983, rôle de Nova, p. 83-91.), traduit de l’allemand par Georges-Arthur Goldschmidt)Peter Handke est né à Griffen (Autriche) en 1942. Romancier et auteur dramatique, il a reçu en 1973 le prix Bücher qui est l’un des prix littéraires allemands les plus importants. Il vit actuellement en Autriche.  En savoir plus sur l’auteur

Auteur : Elisabeth

Créatrice et administratrice de ce blog

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *