Une aire de jeux à Luisetaines

C’est, avant tout, une vaste étendue d’herbe, un peu boueuse en cette saison. Son ampleur est celle des champs alentour, nourrie de leur immensité.

D’un côté, des maisons ; de l’autre, des champs, des bois. Elle est entre les deux, et à mi-chemin : déjà un peu champ, encore presque construction. Les bosses à VTT font déjà partie du paysage ; et l’on penserait, de loin, les balançoires sorties de sous terre, plantes étranges, au métal terreux et au bois craquelé.

Les deux cages de foot, solitaires et dévorées par l’espace environnant, semblent se toiser tels deux géants qu’un différend maintiendrait à distance ; à moins qu’elles ne soient le cadre de mille tableaux. Cages sans footballeur, cadres sans peintre. Et ce pont en bois, que relie-t-il ?

L’enfant, lui, se réjouit de cette immensité, enivrante, espace enfin conquis, terrain bien vague. Dans cette réalité incertaine, le pont est un peu pont, mais aussi train, prison de princesse ou encore instrument d’acrobaties. L’horizon des possibles s’élargit, avec bonheur.

Il y a trente ans, j’éprouvais cette sensation d’espace indéfini, en devenir, en jouant devant mon immeuble dans la Pologne des années quatre-vingt. Il y avait des allées, que peu empruntaient, et des pelouses dans lesquelles apparaissaient, jour après jour, des sentiers, comme si le sang de cet organisme étrange avait choisi de circuler par des voies seules de lui connues. Ces pelouses, pas très interdites, s’improvisaient régulièrement terrains de football ; et les arbres prêtaient bien volontiers leur concours aux aires de jeux, engins à grimper fournis par Dame Nature.

Un jour, un parking fut construit, devant l’immeuble. Personne ne savait réellement quoi en faire. Même nous, l’été, nous ne pouvions qu’y dessiner, à la craie, des circuits de kapsle[1], le béton n’étant pas idéal pour jouer au foot. L’hiver, c’était mieux : quelqu’un avait déversé de l’eau, ça a fait une bonne patinoire, tout le monde faisait du patin pendant un mois. Et puis ça fondait.

Tout cela se passait en ville, en périphérie ; mais on sentait bien que la campagne, dépossédée peu auparavant à coups de bulldozer, n’avait pas totalement déserté les lieux. D’ailleurs, on y était en cinq minutes, à la campagne : il suffisait de monter dans un bus, personnage tragique qui donnait, à chaque fois, l’impression de faire son dernier voyage, et qui apparaissait quand on ne l’attendait plus ; ou bien, plutôt, de sauter sur son vélo, destrier qui nous portait sans faillir vers de nouveaux horizons de conquête. Dans cette campagne, en effet, n’était pas seigneur celui qui croyait l’être, et un garnement roi du monde assoiffé de baignade risquait toujours d’y finir coursé par une vache approchée d’un peu trop près. Il fallait savoir négocier ses droits.

Hier, Lublin ; aujourd’hui, Luisetaines. Peu de chose relie ces deux mondes, hormis, peut-être, ma présence. Et mon enfant, comme moi en mon temps, tente, à son tour, de réinventer les formes, de déplacer les frontières.

[1] Capsule de bouteille lestée de pâte à modeler, ornée d’une étiquette qui en faisait une voiture de course, mise en mouvement par des gestes hautement techniques du pouce et du majeur.

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